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Précaires et exilé·e·s : une nécessaire lutte commune

Par Laura Aristizabal Arango, Thierry Müller et Joachim Debelder
Août 2018.

On constate actuellement en Europe deux conceptions des sociétés qui se cristallisent autour de l’accueil des exilé·e·s. Ces deux conceptions ont en commun l’idée qu’il existe une fracture, un clivage profond de la société : elles diffèrent cependant quant à la nature de ce clivage. Certain·e·s insistent sur un clivage identitaire, d’autres argumentent l’existence d’un clivage social. L’idée du clivage identitaire se fonde sur une essentialisation des individus et des groupes sociaux : on fantasme à propos de ce qu’est censée être l’Europe et ses valeurs « fondatrices » ; on fantasme à propos de ce que sont censé·e·s être les non-Européen·ne·s et leur religion, leur supposé archaïsme culturel, leur morale. Cette essentialisation est, en outre, accompagnée d’une hiérarchisation : le « Nous » fantasmé de l’Europe se pense et s’institutionnalise comme supérieur à un « Eux », tout aussi fantasmé, et qui se voit dès lors infériorisé. Le clivage social souligne, au contraire, le fait qu’en raison de leurs conditions matérielles d’existence, il existe des dominant·e·s et des dominé·e·s, et entre eux, une échelle sociale de répartition différenciée de privilèges, de droits sociaux et politiques, de ressources cognitives et de capital financier accumulé. Contrairement donc au fantasme que fonde le premier clivage, cette seconde conception des sociétés s’explique et s’illustre par des éléments objectifs. Alors que la conception essentialiste de l’Europe fonctionne comme une mythologie, un dogme, la précarisation, l’exploitation, la discrimination (sexiste, raciste, classiste, validiste, etc.) sont des réalités présentes dans les institutions et dans les politiques menées par les gouvernements européens.

Actuellement, les politiques en matière d’asile et d’immigration hystérisent les clivages identitaires et dissimulent de la sorte les clivages sociaux. Nous entendons tous les jours des discours d’impuissance et de haine à l’égard des exilé·e·s. Dans ces discours, il y a deux idées directrices. La première c’est que ces exilé·e·s constitueraient un problème pour le pays dans lequel iels se trouvent : si ça va mal, ça serait à cause d’elleux. La seconde est qu’on serait dans l’impossibilité d’accueillir « la déferlante qui nous envahit »1  – la phrase « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » résume bien cette posture.

Dans les deux cas, les exilé·e·s sont perçu·e·s comme une menace : dans le premier cas, leur « culture » fantasmée, leur « religion » fantasmée, leurs « coutumes » fantasmées seraient dangereuses pour l’Europe (elle aussi, bien sûr, fantasmée). Dans le second cas, il serait impossible d’accueillir dignement des exilé·e·s sans détraquer l’économie du pays : dans la bouche de certains, c’est donc même pour leur bien, par souci de respect pour leur dignité qu’on les refuse, comme on les repousse en mer par ailleurs pour les aider à s’affranchir des passeurs qui les spolient. À l’aide de ce second soi-disant argument, de nombreux politiciens procèdent, plus ou moins explicitement, à un chantage abject : ou bien on accueille ces personnes, et on accepte que la sécurité sociale soit « fragilisée », gravement même ; ou bien on sauvegarde la sécurité sociale, mais on n’accueille pas ces personnes2. Sophismes proférés sans gêne et à tout va : il y aurait, selon ces discours, une corrélation, un lien mécanique, entre l’accueil des exilé·e·s et la précarisation du système social. C’est ici que ces discours d’impuissance se servent des clivages identitaires qui existent dans la société : ce qu’ils sous-entendent, c’est que l’accueil d’exilé·e·s – présenté·e·s comme forcément improductif·ve·s, forcément assisté·e·s, forcément inintégrables – précarise et met en danger les nationaux·ales, renforçant ainsi l’idée que les exilé·e·s représenteraient un danger pour notre économie et par là pour notre cohésion sociale.

Pendant ce temps-là, ces discours dissimulent la réalité : c’est que, sous des formes et avec des intensités différentes, certes, nationaux·ales et exilé·e·s, sont tout·e·s mis·e·s dans des situations de précarité et de misère par les réformes politiques proposées par des gouvernements qui pointent ensuite du doigt les seconds, les exilé·e·s, comme causes des nécessaires réformes que subissent les premiers, les précaires du cru. Ainsi, depuis des années, les politiques de tous bords démantèlent l’État social lambeau par lambeau – et ce quel que soit le niveau de la « pression migratoire » – en appliquant l’idéologie néolibérale de la concurrence entre précaires, qu’iels soient nationaux·ales ou exilé·e·s : il s’agit de procédés infâmes montant les nationaux·ales et les exilé·e·s les un·e·s contre les autres selon la logique du divide et impera. Il s’agit, dans ces discours, d’annihiler toute empathie potentielle entre les nationaux·ales et les exilé·e·s3. Ainsi, le clivage identitaire dissimule le fait que le clivage social est en train d’être creusé pour des raisons tout autres que celle d’une pression migratoire largement supportable. Soyons clairs : aucun·e exilé·e n’a à voir ni avec les attaques sur les salaires, ni avec le détricotage de la réglementation du marché du travail, aucun n’a à voir avec le démantèlement généralisé de la sécurité sociale, donc avec les dangers qui planent sur les pensions, la précarisation de l’accès au chômage ou la violence du contrôle des demandeur·se·s d’emploi. Le cynisme de ces discours rejoint le mépris de classe quand les politiciens pensent que les citoyen·ne·s sont à ce point crédules qu’iels adhèreront à ces pseudo-arguments et qu’iels resteront les bras croisés non seulement face au démantèlement lent mais sûr de leurs droits sociaux, mais aussi face à la cruauté de la politique d’asile. En effet, selon nos dirigeants, nous serions censé·e·s accepter ce chantage, nous serions censé·e·s cautionner la politique de la cruauté et de la misère, nous serions censé·e·s accepter les mort·e·s en Méditerranée, au passage de Calais ou dans les Alpes franco-italiennes, la mort de Mawda, ou, il y a vingt ans, celle de Semira Adamu, parce que soi-disant « on ne peut accueillir toute la misère du monde »4.

Les discours de nos gouvernant·e·s sont donc des leurres. Nous exigeons dès lors un système social qui n’exclut personne et une politique d’asile qui accueille dignement et respectueusement chacun·e de celles et ceux qui en en expriment le besoin. Car, pour nous, il est évident au contraire que la lutte contre la misère sociale, contre l’exploitation, contre la précarité, ne peut être décemment menée sans une lutte contre les politiques d’asile en cours.

Précaires en résistance

Nous, chômeur·ses, précaires, pensionné·e·s, étudiant·e·s, travailleur·se·s et exilé·e·s, réuni·e·s au sein de Migrations Libres et/ou bénéficiaires de son action, nous nous considérons non comme des concurrent·e·s, mais comme des allié·e·s politiques. Même si nous ne pouvons ni ne voulons nier qu’il existe, entre nous et à l’encontre d’une partie non négligeable d’entre nous – à savoir les personnes étrangères ou d’origine étrangère- des discriminations racistes et xénophobes qui les affectent singulièrement, même si en ce sens, l’exploitation et la discrimination des « étrangers » ou réputés tels sont irréductibles à celles des précaires « blanco-belges », nous sommes aussi de la même classe au sein du régime capitaliste. Cela impose une alliance, une alliance qui ne se fait pas au nom de l’évitement du conflit : simplement, nous pensons que le conflit n’est pas à mener entre nationaux·ales et exilé·e·s, mais contre celleux qui ont fait de la terre le village global de notre commune exploitation. Le conflit à assumer et à nourrir, celui auquel nous en appelons ici, se joue contre celleux qui détiennent les pouvoirs décisionnels économique et politique, celleux qui précarisent les pensions, celleux qui excluent du droit au chômage et font adroitement de ce droit une machine d’oppression contre l’ensemble des salarié·e·s, celleux – toujours les mêmes – qui persécutent les exilé·e·s, qui les emprisonnent alors même qu’aucun acte délictueux n’a été commis, qui les renvoient vers des pays dictatoriaux, où iels risquent la torture ou la mort, celleux qui les livrent à des bourreaux aux portes des continents qu’iels fuient parce que ravagés par des guerres et une misère qu’entretiennent nos propres gouvernant·e·s. Notre combat doit se mener contre ces dirigeants, mais aussi contre le système qui les soutient et le monde hostile qu’ils nous façonnent : l’exploitation capitaliste, la xénophobie et le racisme des États européens.

En ce sens, Migrations Libres souhaite construire un « Nous » solidaire fondé sur la dénonciation de cet état de fait auquel les politiques actuelles soumettent aussi bien les nationaux·ales précaires que les exilé·e·s, même si c’est à intensité variable. Il s’agit ainsi de résister communément là où se joue une question de survie même : manger, se loger, avoir accès aux soins de santé… Ensuite, résister à des pratiques institutionnelles de stigmatisation, de contrôle et de criminalisation qui de nouveau se donnent les deux catégories sociales pour cibles. Les combats des précaires belges et des exilé·e·s se rencontrent aussi en ce que les un·e·s comme les autres sont privé·e·s d’espaces politiques propres, dans lesquels il leur serait possible de prendre la parole pour produire leur propre subjectivité collective : comment iels se voient, comment iels désirent se raconter, se nommer, se mettre en représentation, comment iels énoncent, iels définissent, iels éclairent ce qui leur fait problème…. Espaces politiques pour également construire et communiquer leurs revendications, proposer eux-mêmes et elles-mêmes des solutions aux difficultés qu’iels rencontrent : Migrations Libres veut modestement contribuer à faire émerger cet espace politique.

Nous cherchons à faire exister et reconnaître notre propre humanité en luttant contre la cruauté des conditions matérielles d’existence qui sont imposées actuellement par les gouvernements européens et belge aux sans-papier, mais aussi en luttant contre les conditions institutionnelles dans lesquelles iels se trouvent enkafkayé·e·s, fiché·e·s, contrôlé·e·s ou emprisonné·e·s. Les armes dont usent nos adversaires communs et les menaces et sanctions auxquelles iels recourent relèvent de stratégies identiques et d’une division qui nous affaiblit des deux côtés de la même pièce de monnaie que belges précaires et migrant·e·s errant forment indissociablement.

Nous exigeons :

C’est pourquoi, en tant que précaires en résistance, nous exigeons :

1. L’arrêt immédiat des persécutions et des violences policières à l’égard des exilé·e·s, demandeur·se·s d’asile ou migrant·e·s de passage.

2. L’arrêt immédiat de leur criminalisation : il est illégitime que des personnes soient enfermé·e·s et criminalisé·e·s non en raison d’actes qu’elles auraient commis, mais en raison de leur simple présence sur le territoire. 
En ce sens, nous revendiquons la fermeture immédiate de tous les centres fermés, et a fortiori de ceux où l’on enferme des mineur·e·s !

3. La régularisation immédiate et sans condition de tous les sans-papiers qui le demandent et l’organisation de couloirs migratoires sécurisés pour ceux qui souhaitent simplement transiter sur notre territoire, notamment via l’accès à un visa humanitaire comme le propose Médecins du Monde5.

4. La fin du dispositif de Dublin : Inscrit pourtant dans les obligations de chacun des États européens d’accueillir sans discrimination les candidat·e·s à l’asile, ce protocole empêche paradoxalement ceux-ci de choisir le territoire où ils souhaitent le faire. Cela a deux conséquences : brider ce droit pourtant reconnu comme inaliénable – et ce avec des conséquences humaines catastrophiques6 – et autoriser les États à se dédouaner en tout ou en partie de leurs obligations internationales.

5. Enfin, pour tous les exilé·e·s et pour tous les nationaux·ales, l’accès gratuit à la justice et à l’aide juridique, au logement (réquisition effective des logements vides), ainsi qu’aux soins de santé. Plus largement, nous exigeons l’accès garanti à l’ensemble de la sécurité sociale, en déliant cet accès de l’obligation de versement préalable de cotisations.

À travers ces dernières revendications, Migrations Libres souhaite construire le cœur d’une lutte solidaire et commune qui unira politiquement précaires nationaux·ales et exilé·e·s de toute origine.

Notes

  1. Remarquons que cette idée d’invasion est purement subjective puisqu’en 2016, il y a eu moins d’un million de demandes d’asile dans l’Union Européenne qui regroupe 511 millions d’habitant·e·s, soit 2 candidat·e·s à l’installation au milieu de 1000 « autochtones ». Par ailleurs, remarquons que « Fin 2015, selon le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 65,3 millions de personnes étaient déplacées de force, dont 24,5 millions en dehors des frontières de leur pays. Des chiffres record liés aux nombreux conflits qui secouent la planète. Mais 86% de ces réfugiés se trouvent dans des pays en développement. De quoi relativiser le nombre de demandes d’asile introduites dans les 28 États membres de l’Union européenne (UE) en 2015 (1,25 millions) et pour les neuf premiers mois de 2016 (950 000). » in « Préjugés / Réfugiés et étrangers. Petit guide anti-préjugés », CIRE, mars 2017.
  2. À ce titre, les propos tenus récemment par Bart De Wever ne font qu’exprimer ouvertement ce qui est dit plus ou moins explicitement dans la politique officielle du gouvernement : “Ou vous fermez les frontières, ou vous fermez la sécurité sociale” in https://www.rtl.be/info/video/552037.aspx (consulté le 13 août 2018).
  3. Cette logique de division est également mise en application à travers une pénalisation accrue de la solidarité dans une majorité de pays de l’Union Européenne. Cf. www.lacimade.org/wp-content/uploads/2018/06/Etat-des-lieux-du-d%C3%A9lit-de-solidarit%C3%A9-en-Europe.pdf (consulté le 13 août 2018).
  4. Le PIB de la Belgique dépasse les 400 milliards d’euros. En 2017, selon le CGRA, moins de 17000 exilé·e·s ont demandé l’asile en Belgique, soit 1 exilé·e pour 650 habitant·e·s. Si chaque Belge donnait chaque mois 2€ en moyenne au titre de « solidarité accueil migrant·e·s », on pourrait assurer à celleux-ci… 1300€ de revenu mensuel net.
  5. https://www.youtube.com/watch?v=Bw8w6ehQw-U&feature=share (consulté le 13 août 2018)
  6. https://asile.ch/2018/06/14/francesco-maiani-quelle-reforme-pour-le-systeme-de-dublin/ (consulté le 13 août 2018)
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